Désormais, ce seront de terribles images de cochons équarris, de bœufs abattus à la chaîne, de poules enfermées par millions dans des immenses complexes sombres, de poussins projetés sur une série de tapis roulants, triés à toute vitesse comme de vulgaires écrous, qui hanteront vos pires cauchemars.

Après avoir visionné « Notre Pain Quotidien », il n’est en effet plus possible de fermer les yeux sur notre façon de produire, de consommer et de nous nourrir, qui oscille entre démence et démesure, de s’endormir mollement sur notre assiette sans jamais réfléchir à ce que l’on mange, sans jamais se demander d’où vient toute cette nourriture abondante qui peuple les supermarchés du monde occidental.

En filmant pendant deux ans, au sein de plusieurs grands groupes agricoles européens, des élevages intensifs de bœufs, de poussins, de cochons, de poules ainsi que des immenses champs de tomates arrosés de pesticides, Nikolaus Geyrhalter nous montre comment le règne du profit, de la surproduction industrielle et de la surconsommation conduit notre monde à la folie pure, à sa propre destruction. Comment l’automatisation à outrance de la chaîne alimentaire ôte ainsi toute once d’humanité dans notre rapport à la nature. Comment nous en arrivons à consommer sans broncher des fruits et des légumes bourrés de pesticides (bien plus nocifs que deux verres de vin !), à mordre dans un bout de jambon sans savoir ou sans admettre qu’il provient le plus souvent d’un élevage massif de porcs, d’une brutalité sans nom.

Certes, nous avons besoin de manger et il nous faut élever puis tuer : Nikolaus Geyrhalter ne le conteste pas avec son documentaire. La question que pose avant tout le réalisateur à travers ce film choc concerne la légitimité d’industrialiser l’élevage à ce point, l’emploi forcené de pesticides sur tout fruit et légumes en train de croître, de pousser à l’extrême la production et la rapidité d’exécution. Peut-on en effet décemment penser qu’il est nécessaire de produire à l’excès pour nourrir la planète alors qu’une grande majorité de la population mondiale souffre paradoxalement de la faim et de la malnutrition : quelle hypocrisie !

© Nikolaus Geyrhalter - Filmproduktion Gmbth

« Notre Pain Quotidien » laisse par ailleurs uniquement parler les images, permettant ainsi au spectateur de réfléchir et d’interroger intimement sa conscience, sans être influencé ou perturbé par des propos orientés. Cette absence de paroles, si ce n’est quelques échanges entre les employés que l’on peut parfois entendre, rendent les images de « Notre Pain Quotidien » d’autant plus fortes, d’autant plus poignantes, d’autant plus anxiogènes aussi.

Si le réalisateur a choisi de laisser parler les images, c’est aussi parce que ces dernières sont servies par un cadrage et un montage réfléchis, minutieux et porteurs de sens. Chaque plan suscite en nous des émotions très intenses, entre inquiétude, fascination et incrédulité. Ainsi, entre deux plans d’équarrissage de porcs ou deux visions apocalyptiques de champs arrosés de produits toxiques, Nikolaus Geyrhalter nous invite régulièrement à observer les employés pendant leur pause déjeuner, une fois le sale boulot terminé. Des moments toujours tristes, mornes et solitaires, où l’on ne se nourrit pas pour vivre, mais pour survivre à cette course à la déshumanisation.

Ainsi, Nicolas Geyrhalter propose un documentaire à la fois captivant et angoissant qui ne pourra laisser personne indifférent, à moins de ne plus avoir en soi la moindre trace de conscience, de morale et d’humanité ou d’être l’un des quelques pontes profitant de ce système alimentaire dégénéré.

Notre pain quotidien (Unser Täglich Brot), documentaire réalisé par Nikolaus Geyrhalter, scénario de Nikolaus Geyrhalter et Wolfgang Widerhofer. Diffusion sur ARTE le Dimanche 5 avril 2009 à 23h55.